37 %des jeunes touchés par le harcèlement ou le cyberharcèlement
71 % des cas de harcèlement ont lieu au sein de l’établissement scolaire
25 % des victimes ont déjà pensé à se faire du mal ou au suicide
Cette date nous rappelle que derrière chaque statistique, il y a des visages, des histoires, des familles qui vivent l’irréparable. Dans cet épisode de Holi&Thanato, Séverine Vermard, la maman de Lucas, partage un témoignage bouleversant : celui de la perte d’un enfant victime de harcèlement scolaire, et de la façon dont elle traverse cette tragédie par un mouvement collectif à travers la création de l’association Lunah pour que plus aucun parent n’ait à traverser une telle épreuve seul.
Le deuil d’un enfant
Peut-on faire son deuil ? Cette question, Séverine la pose sans détour dès les premières minutes de notre échange. Car comment accepter l’inacceptable ? Comment continuer à vivre quand la vie s’est arrêtée pour l’une des personnes qu’on aime le plus au monde ?
“Je ne peux pas faire le deuil de Lucas, je vis avec lui autrement. Ce que je peux faire, c’est transformer cette douleur en action, pour que d’autres ne connaissent pas ce cauchemar.”
Le deuil d’un enfant est une fracture existentielle. Il ne s’agit pas d’oublier, car rappelons le une fois de plus, on n’oublie jamais, mais de trouver / donner un sens dans ce qui semble n’en avoir aucun.
Ce chemin vers la reconstruction, Séverine l’a trouvé dans l’engagement, l’entraide et la prévention. C’est ainsi qu’est née Lunah – Liberté Unité Non au Harcèlement.
De la douleur à l’action
Fondée après le décès tragique de Lucas, l’association Lunah se veut à la fois :
un espace d’écoute et de soutien pour les jeunes et leurs familles,
un acteur de prévention dans les écoles,
un partenaire institutionnel pour les établissements et les enseignants,
et un porteur de plaidoyer auprès des pouvoirs publics.
“Quand j’ai créé Lunah, j’avais besoin de redonner du sens. D’utiliser ce qu’il me restait : ma voix, mon expérience, ma colère aussi, pour la transformer en force. C’est une manière de reprendre du pouvoir là où j’en avais perdu.”
Lutter contre la violence scolaire, c’est aussi promouvoir la santé mentale, la bienveillance et le développement des compétences psychosociales.
Comprendre le harcèlement scolaire
Le harcèlement scolaire ne se résume pas à une querelle entre élèves. C’est une violence répétée, intentionnelle, parfois invisible pour les adultes, mais dévastatrice pour celui ou celle qui la subit.
Reconnaître les signes est la première étape vers la prévention. Voici ce que Séverine rappelle :
Des moqueries liées à l’apparence, au genre, à la réussite scolaire.
Des isolements dans la cour, des repas pris seul·e, une chute des résultats scolaires.
Des troubles du sommeil, une perte d’appétit, ou au contraire, des crises d’angoisse avant l’école.
Un retrait émotionnel, une perte d’intérêt pour les activités habituelles.
Même un enfant qui semble aller bien peut souffrir en silence : participation sociale, sport, bonnes notes, apparente bonne humeur… Rien ne garantit qu’il n’y ait pas de souffrance sous la surface.
“Parlez avec vos enfants. Demandez-leur s’ils voient des choses à l’école, s’ils en sont témoins ou victimes. Parfois, il suffit d’une question pour qu’un barrage émotionnel cède.”
Et si on suspècte du harcèlement ?
Face à une situation de harcèlement, agir rapidement est crucial. Dans l’épisode n°125, Séverine partage plusieurs repères concrets :
Écouter et croire son enfant. Lui redonner confiance en sa parole, valoriser ce qu’il exprime, sans minimiser : un enfant qui va mal doit être cru, entendu et protégé.
Consulter les bons interlocuteurs. Psychologue scolaire, médecin traitant, infirmière, chef d’établissement, professeur principal…
Faire remonter les faits par écrit. Si aucune action n’est prise, contacter la DSDEN (Direction des Services Départementaux de l’Éducation Nationale) de sa région ou le rectorat de l’académie.
Appeler le 3018. Le numéro national d’écoute et d’aide pour les victimes de harcèlement et de cyberharcèlement.
Changer d’établissement si nécessaire. Retirer son enfant de l’école peut être une mesure de protection, non une fuite.
Comprendre sans juger l’harceleur
Un des messages forts de Séverine est de déconstruire l’idée de l’enfant méchant (et c’est aussi ce que j’ai beaucoup apprécié chez elle lors de nos premiers échanges). Il n’y a pas d’enfants mauvais, mais des enfants en souffrance.
Quand nous sommes un enfant ou une famille victime, incriminer l’agresseur.se ou l’harceleur.se pourrait être une réaction première et instinctive. Mais si nous détachons les faits de la personne, nous pourrions comprendre qu’un.e harceleur.se est un enfant qui va mal et n’a pas trouvé la bonne façon de le montrer et de l’exprimer à son entourage.
Séverine Vermard insiste : il ne s’agit pas d’incriminer son enfant s’il est identifié comme harceleur, mais chercher à comprendre le pourquoi. Un enfant qui harcèle peut lui-même être harcelé ailleurs.
La santé mentale est ici au cœur du sujet : un mal-être non pris en charge peut se transformer en violence projetée. C’est pourquoi la prévention doit aussi viser à accompagner les auteurs, pas seulement les victimes. Car un harcelé peut devenir harceleur, et inversement.
Une mobilisation en marche
Les choses évoluent. Bien qu’il ait toujours existé, on commence à reconnaître et définir le harcèlement à l’école seulement depuis les années 1970. Le harcèlement consiste en une « violence verbale, physique et / ou psychologique répétée » de la part de un ou plusieurs élèves, autrement dit si un jeune est insulté, menacé, battu, bousculé ou s’il reçoit des messages injurieux à répétition.
D’ailleurs, l’expansion des réseaux sociaux ne fait que prolonger les situations d’harcèlement, avant limitées à la cour de l’école, jusqu’à la maison. C’est pourquoi, depuis la rentrée 2025, le dispositif gouvernemental « Portable en pause » a été généralisée pour mettre à l’écart les téléphones portables. Au delà d’un meilleur climat scolaire et d’une meilleure concentration, une diminution des signalements de cyberharcèlement et d’incidents liés aux réseaux sociaux a également été constatée.
De nombreuses autres mesures sont mises en place pour lutter contre le harcèlement scolaire. Comme le souligne Séverine, ce ne sont pas les propositions qui manquent mais plutôt les moyens en termes de finances et de formation.
Sous l’impulsion de parents, de professionnels engagés et d’associations, des dispositifs voient le jour :
Mise en place de questionnaires anti-harcèlement dans les établissements, qui seraient nécessaires à faire passer plusieurs fois par an, notamment au retour de chaque vacance scolaire.
Des ateliers théâtre avec des scénettes éducatives autour des rôles harceleur – harcelé – témoin, pour favoriser l’empathie.
Des campagnes de sensibilisation à travers des séries comme Adolescence, des supports pédagogiques, comme “Manon, 13 ans pour toujours” avec la possibilité pour les établissements de diffuser ces contenus avec l’accord des élèves, dans une démarche participative.
La prévention passe aussi par l’art : la danse, le chant, le dessin permettent d’exprimer ce que les mots n’arrivent pas à dire. Ce sont des voies thérapeutiques qui reconnectent à soi et aux autres, tout en libérant les émotions refoulées.
Les piliers de la prévention 📢
Le harcèlement scolaire ne naît pas dans le vide. Il est l’un des symptômes d’une société où les émotions sont mal comprises, où la vulnérabilité est perçue comme une faiblesse. Il est nécessaire d’enseigner dès le plus jeune âge les compétences psychosociales (CPS) qui devraient faire partie intégrante des programmes scolaires au même titre que les mathématiques ou la lecture.
Identifier, comprendre et réguler ses émotions,
Développer l’empathie et la communication non violente,
Gérer les conflits de manière constructive,
Renforcer l’estime de soi et la coopération…
L’intelligence émotionnelle peut être la clé d’une société plus juste. C’est cette capacité à reconnaître, comprendre et utiliser ses émotions pour mieux vivre et mieux interagir. C’est aussi la capacité à accueillir la différence et à transformer la colère en action positive.
Dans un monde où la performance prime souvent sur l’écoute, développer cette intelligence devient un acte de résistance humaniste. C’est ce que Lunah défend : une société où les parents et l’école forment des êtres humains conscients, pas seulement des cerveaux performants.
En cela, le combat de Séverine dépasse son histoire personnelle. Il parle de nous tous : parents, enseignants, citoyens, êtres humains confrontés à la douleur, à la mort, au deuil et à la nécessité de se relever ensemble.
💡 Ce que nous pouvons tous faire
Écouter sans juger : offrir un espace de parole sincère aux jeunes (et aux moins jeunes), sans minimiser ni rationaliser leur ressenti.
S’informer et se former : comprendre les mécanismes du harcèlement, les ressources disponibles, et les procédures d’alerte.
Cultiver l’intelligence émotionnelle dans les familles et les écoles : apprendre à nommer, accueillir, transformer les émotions.
Encourager la parole publique sur le deuil et la santé mentale : parce que le silence entretient la honte et la solitude.
Soutenir les associations comme Lunah, qui œuvrent chaque jour pour la prévention, l’accompagnement et la résilience.
Ce sont les missions sur lesquelles j’ai à cœur de m’investir quotidiennement et que je mets à disposition de toute structure par des ateliers de groupe, la sonothérapie, la communication non violente, la fresque du deuil… Plus de détails sur cette page.
pour traverser ce deuil
Pour conclure notre échange, j’ai demandé à mon invitée : Qu’est-ce qui t’aide dans ton deuil ?
“Mes enfants, l’association, l’écriture, le suivi psychologique… et le fait de m’entourer de bonnes personnes.”
Elle parle d’un chemin actif, fait de projets, de prises de parole, de rencontres avec des responsables politiques (comme Mme Belloubet), de propositions de loi, et d’un livre publié en janvier dernier : Lucas, symbole malgré lui.
Chaque action est une manière de reprendre du pouvoir là où tout semblait perdu. L’histoire de Séverine, de Lucas et de sa famille est celle d’un deuil transformé en combat. D’une douleur intime qui éclaire un enjeu collectif majeur : la santé mentale des jeunes et la nécessité d’un changement culturel autour du harcèlement et de l’éducation.
Écoutez l’épisode 125 pour en savoir plus sur l’association Lunah