Penser le deuil pour les étudiants : concilier vulnérabilité et études

Dans le tumulte des années étudiantes, on parle beaucoup de réussite, de performance, de stages, d’avenir professionnel. Mais rarement d’une réalité pourtant bien présente : le deuil.

Les jeunes adultes, tout comme les autres, traversent des pertes. Décès d’un proche, maladie grave dans la famille, séparation, fin de vie d’un parent ou d’un ami… Ces expériences viennent bouleverser le quotidien, les études, le rapport à la vie.

Trop souvent, le système éducatif reste aveugle à cette réalité. Quelques jours d’absence sont tolérés, puis les étudiants sont invités à reprendre le rythme comme si rien n’était. Mais le deuil ne se vit pas en quelques jours… Le deuil est un processus intime, complexe, qui touche la santé mentale, la concentration, la motivation et même le sens que l’on donne à ses études.

C’est pour combler ce vide que Christine Lefrou, enseignante-chercheuse dans une école d’ingénieurs, a créé le projet Étudeuil. Son ambition : offrir une reconnaissance, une écoute et un accompagnement spécifiques aux étudiants endeuillés, mais aussi sensibiliser l’institution éducative à la vulnérabilité et à la vie réelle des jeunes.


Un vécu personnel à l’initiative d’étudeuil

Christine Lefrou n’est pas seulement une chercheuse. Elle est aussi une sœur, une femme touchée par la perte. La mort de sa petite sœur par suicide a bouleversé sa vie personnelle et professionnelle.

Au fur et à mesure, de cette épreuve, est née une conviction profonde : le deuil doit être reconnu et accompagné, y compris dans les établissements d’enseignement supérieur.

Sur ce chemin, Christine s’est décrite comme « autodidacte du deuil ». Comme beaucoup d’entre nous, elle n’avait pas de mode d’emploi pour traverser une telle douleur. Elle a dû chercher, expérimenter, comprendre par elle-même. Cette expérience intime est devenue une force, une ressource pour imaginer un projet pionnier.


Étudeuil, c’est quoi ?

Étudeuil est un projet dédié à l’accompagnement des étudiants confrontés au deuil ou à une situation de fin de vie. Son rôle est multiple :

  1. Accueillir et écouter les étudiants qui traversent une perte.
  2. Sensibiliser les professionnels de l’éducation au fait que le deuil n’est pas un simple arrêt de quelques jours.
  3. Expérimenter de nouvelles pratiques institutionnelles pour mieux prendre en compte la vulnérabilité.

Le projet repose sur une conviction forte : le deuil fait partie de la vie. Il ne rend pas incapable, mais il appelle un soutien adapté. En parler, c’est normaliser une expérience universelle et libérer la parole des étudiants pour une meilleure prise en charge.


Pourquoi est-ce nécessaire d’en parler ?

Le système éducatif, en France comme ailleurs, fonctionne sur des règles standardisées. Un nombre de jours d’absence définis sont accordés pour un deuil. C’est le cas pour le décès d’un parent proche, mais qu’en est-il des grands parents, des ami(e)s ou des liens de parenté plus éloignés ? Comment demander à un étudiant de retrouver toute sa concentration, sa disponibilité et son énergie après un tel bouleversement ?

Christine Lefrou le rappelle :

  • Un deuil n’a pas la même temporalité pour chacun. Certains auront besoin de parler plusieurs mois après, d’autres seront vulnérables de manière intermittente.
  • L’institution manque de culture de l’écoute. On sait « entendre », mais pas toujours « écouter ».
  • Les jeunes adultes sont déjà dans une période de construction identitaire : perdre un proche à ce moment-là bouleverse d’autant plus leur trajectoire.

De plus, les étudiants vivent une double pression :

  • académique, avec des examens, des projets, des échéances strictes ;
  • existentielle, car le deuil pose des questions profondes de sens : « Pourquoi étudier si tout peut s’arrêter ? », « À quoi sert cette vie professionnelle à laquelle on nous prépare ? »

Concrètement, comment ça marche ?

L’un des piliers du projet Étudeuil est très simple : la présence. Tout étudiant qui souhaite s’absenter pour raison personnelle ne devrait pas avoir à remplir un formulaire en ligne. Il devrait avoir l’opportunité de rencontre une personne.

Cette rencontre permet de poser des mots, d’expliquer sa situation, de sentir qu’on n’est pas seul derrière un écran pour envoyer ses documents… Ce moment de dialogue est déjà en soi un acte de reconnaissance.

Les types de situations rencontrées vont de la participation à des obsèques, à l’accompagnement d’un proche en fin de vie, jusqu’au vécu d’un deuil récent ou ancien qui refait surface.

Les avancées apportées par Etudeuil :

  1. Rediscuter du nombre de jours accordés : au lieu de différencier en fonction du lien (parent, fratrie…), l’idée est de reconnaître que toute perte compte, et que c’est l’intensité de la relation qui prime, pas le statut officiel.
  2. Soutenir la santé mentale des jeunes : en offrant un espace d’écoute, Étudeuil agit aussi pour la prévention des risques associés au processus de deuil.
  3. Expérimenter un changement culturel : en parlant ouvertement du deuil, on prépare aussi les entreprises de demain à adopter une autre posture. Nous avons déjà abordé cela avec Léna dans l’épisode n°, avec dans l’épisode n°.

Ces initiatives sèment des graines qui, à long terme, peuvent transformer notre rapport social au deuil pour apporter plus de présence, de soutien, d’écoute et de compréhension et faire reculer les injonctions culpabilisantes.


Les freins rencontrés

Bien sûr, tout n’est pas simple. Le changement, bien qu’il soit pour un mieux demain, n’est pas toujours compris et parfois difficile à mettre en place. Christine Lefrou pointe des obstacles institutionnels :

  • Une méconnaissance des réalités du deuil par les enseignants et responsables administratifs.
  • Une difficulté à penser autrement que par des règles uniformes.
  • Une crainte que la reconnaissance de la vulnérabilité soit perçue comme une faiblesse dans un univers compétitif.

Pourtant, ces freins ne sont pas insurmontables. Ils montrent simplement que notre société n’a pas encore intégré que la vulnérabilité fait partie de la performance humaine.

Deuil et vulnérabilité : une compétence pour la vie

Étudeuil ne s’arrête pas au soutien ponctuel. Le projet ambitionne aussi de développer des compétences psychosociales (CPS) chez les étudiants et les personnels.

Cela inclut :

  • apprendre à écouter avec empathie,
  • développer l’intelligence émotionnelle,
  • savoir accompagner un pair dans une période difficile,
  • comprendre que la vulnérabilité n’est pas une faille, mais une ressource.

Christine Lefrou résume : « Nous ne préparons pas seulement les jeunes à être de bons professionnels. Nous devons aussi les préparer à être des êtres humains capables de traverser les épreuves de la vie. »

Un message essentiel porté par Étudeuil est que le deuil ne rend pas incapable. Il peut ralentir, désorienter, fragiliser. Mais il n’empêche pas d’apprendre, de progresser, de construire sa vie.

Ce qu’il faut, c’est créer des conditions adaptées : du temps, de la souplesse, des personnes-ressources vers qui se tourner. Plutôt que de laisser les étudiants seuls, Étudeuil ouvre la possibilité de cheminer avec un soutien.


Des pistes pour l’avenir

Christine imagine déjà l’extension d’Étudeuil à d’autres établissements. À terme, le projet pourrait inclure des groupes de parole entre étudiants endeuillés, des formations pour les enseignants et personnels administratifs, la reconnaissance institutionnelle de la vulnérabilité dans le parcours de formation, l’adaptation des règles académiques (examens, stages, projets) pour intégrer la dimension humaine.

C’est une manière de rappeler que la vie étudiante ne se résume pas aux cours. Elle inclut aussi la santé, la famille, les émotions, les épreuves.


Message aux étudiants endeuillés 👨‍🎓

« Le deuil fait partie de la vie. Ce n’est pas un problème à cacher, ni une honte. Vous n’êtes pas seuls. Ne laissez pas les autres décider pour vous ce que vous devez ressentir ou faire. Chacun trouve son propre chemin, mais il est important de trouver les bonnes personnes à qui en parler. »

Ces mots sont précieux. Ils rappellent à chaque étudiant qu’il a le droit d’être reconnu dans sa peine, et qu’il peut transformer cette expérience en une force pour l’avenir.


En créant Étudeuil, Christine Lefrou fait bouger les lignes de l’institution éducative. Elle ouvre un espace où la performance académique rencontre la réalité humaine. Son initiative montre que l’université et les écoles peuvent être des lieux non seulement de savoir, mais aussi de soutien, de solidarité et de reconnaissance.

À une époque où la santé mentale des jeunes est une préoccupation majeure, Étudeuil apparaît comme une réponse concrète, sensible et profondément humaine.

Conclusion : semons une culture de l’écoute

Le deuil n’est pas une parenthèse qu’on ferme en quelques jours. C’est une traversée, parfois longue, mais toujours unique. Avec Étudeuil, Christine Lefrou propose une révolution silencieuse mais puissante : intégrer la vulnérabilité dans le cœur même du système éducatif. Ce projet rappelle que les étudiants ne sont pas seulement des cerveaux à former, mais des personnes à accompagner.

En reconnaissant la réalité du deuil, l’éducation devient plus juste, plus humaine, plus en phase avec la vie. Et les graines semées aujourd’hui dans les écoles et universités prépareront des générations d’adultes capables d’écouter, de comprendre et de soutenir. Car au fond, accompagner le deuil des étudiants, c’est aussi apprendre à accompagner la vie.


🎧 Écoutez l’épisode 117 et découvrez le projet étudeuil


En savoir plus sur Sonothérapie • Expression émotionnelle • Développement des compétences psychosociales

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire