Comment vivre sa sexualité quand on est en deuil ?

Quand le corps et le désir traversent l’épreuve

Parler de la mort et du deuil est déjà un défi dans notre société. Aborder la sexualité l’est tout autant.

Qu’en est-il lorsque ces deux dimensions se croisent ? Quand la perte d’un être cher, d’une grossesse ou d’un projet de vie bouleverse profondément la relation que nous entretenons avec notre corps, notre désir et nos partenaires ?

C’est tout l’objet de l’épisode n°115 avec Enora Teyssendier, psychosexologue. Ensemble, nous vous proposons d’ouvrir un espace où la parole sur la sexualité et celle sur le deuil peuvent se rencontrer, se soutenir et s’éclairer. Car l’un et l’autre sont liées par une même réalité : celle de la vie, de l’incarnation et des émotions profondes.


Qu’est-ce que la psychosexologie ?

La psychosexologie est une discipline qui étudie la sexualité dans toutes ses dimensions : psychologique, corporelle, relationnelle, émotionnelle et sociale. Contrairement à une vision purement médicale, elle prend en compte le vécu global de la personne : son histoire, ses traumas, ses croyances, ses expériences.

Enora rappelle que la sexualité n’est pas seulement une affaire de performance ou de mécanique. Elle est liée à notre capacité d’être présent, de ressentir, de nous connecter à nous-mêmes et à l’autre.

L'impact du deuil sur la sexualité

Le deuil, une épreuve qui bouleverse

Quand on vit un deuil, tous nos domaines de vie sont bouleversés et remaniés, il en est de même pour notre rapport au corps ou à la sensualité, la priorité du corps devient de survivre. Toute l’énergie vitale se concentre sur la gestion du choc, de la douleur, du manque. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que la sexualité soit affectée :

  • Baisse du désir : la tristesse, la fatigue, l’angoisse mettent le corps en mode économie.
  • Baisse du plaisir : certaines personnes rapportent ne plus avoir d’orgasme, comme si leur corps leur interdisait d’accéder à cette intensité de vie.
  • Problèmes d’érection : pour les hommes, cela peut devenir un symptôme marquant, car le corps « choisit » la survie avant tout.

Ces expériences créent parfois un sentiment d’injustice : « Comment moi, je pourrais encore ressentir du plaisir alors que j’ai perdu quelqu’un ? »


La sexualité comme échappatoire

À l’inverse, certaines personnes plongent dans une hypersexualité, parfois compulsive. L’orgasme, seul avec la masturbation ou partagé lors d’un acte sexuel, devient alors une coupure avec les émotions. Pendant quelques instants, on est dans le corps, la douleur s’éteint, le cerveau se déconnecte.

Mais ce refuge peut se transformer en piège :

  • la consommation répétée de sexualité pour anesthésier la souffrance,
  • la culpabilité qui s’ajoute ensuite,
  • un cercle vicieux où le plaisir n’est plus une rencontre avec soi ou l’autre, mais une fuite.
Masturbation et hypersexualité quand on traverse un deuil

La sexualité, un potentiel réconfort ?

Il n’y a pas de chemin tout tracé, de situations type dans lesquelles nous réagissons de telle ou telle manière. Pour certaines personnes, au contraire, le contact physique et la sexualité peuvent être soutenantes, réconfortantes et essentiels pour traverser leur deuil. Retrouver une peau, une caresse, une intimité aide à se sentir vivant, soutenu et relié.

Enora, mon invitée, insiste : il n’y a pas de règle universelle. Pour certains, la sexualité s’éteint. Pour d’autres, elle s’intensifie dans des comportements addictifs ou culpabilisants, ou alors, elle devient un pilier, un soutien, une marque d’amour quand l’amour a été questionné par la perte d’un proche. L’important est de respecter son rythme et ses besoins, sans comparaison ni jugement.


Âge, genre… des vécus différents

Le rapport à la sexualité dans le deuil varie avant tout selon l’histoire de chacun, mais aussi selon des facteurs comme l’âge ou le type de perte.

  • À l’adolescence, c’est souvent plus difficile : cette période est déjà une quête identitaire. Vivre un deuil en plus bouleverse les repères et accentue les doutes.
  • Chez les adultes, l’expérience dépend du lien perdu : la mort d’un partenaire intime, d’un enfant ou d’un parent n’entraîne pas les mêmes répercussions sur la sexualité.
  • Selon le genre, les manifestations diffèrent : les hommes sont parfois plus confrontés à des symptômes physiologiques visibles (troubles de l’érection), les femmes à des sentiments de trahison corporelle (colère, dissociation).

deuil et sexualité, deux tabous

La sexualité : un tabou dans le tabou

Si le deuil est encore difficile à aborder publiquement, la sexualité l’est tout autant. Les lier, c’est briser un double tabou. Ignorer ce lien revient à isoler davantage celles et ceux qui en souffrent en silence.

Enora raconte le cas d’un jeune homme qui, après le décès de son frère, a perdu toute capacité d’érection. Derrière ce symptôme se cachait une croyance inconsciente : « Je n’ai pas le droit d’être heureux si mon frère est mort. ». C’est là que la psychosexologie prend tout son sens : accueillir ces récits, nommer ces blocages, réhabiliter le droit à vivre malgré la perte.

Un autre contexte particulièrement délicat est celui de la perte périnatale : fausse couche, arrêt naturel de grossesse, décès d’un nouveau-né. Après une fausse couche, certains couples reprennent une sexualité rapidement, comme si rien ne s’était passé.

D’autres ont besoin de temps, de rituels, de mise en mots. Quand un bébé naît puis décède, la sexualité peut être vécue comme une trahison du corps, avec une colère profonde. Dans tous les cas, il s’agit de reconnaître la réalité de la perte et de respecter les besoins spécifiques de chacun.


Comment se réapproprier sa sexualité après un deuil ?

Le silence est l’un des plus grands pièges, la communication est votre plus belle arme. Beaucoup craignent de passer pour insensibles s’ils expriment une envie de sexualité après un deuil. Pourtant, le désir est un souffle vital, il n’est pas seulement sexuel, il est l’élan de vie, l’envie de créer, d’aimer, d’exister, d’être au contact de l’autre…

Même durant un deuil, il a besoin de circuler. Retrouver ce souffle, même timidement, est une manière de se rappeler que l’on est vivant. En couple, il est important de mettre des mots sur ses besoins. Le couple peut se demander : « Qu’est-ce qui ferait du bien maintenant ? » ou « Comment pouvons-nous nous retrouver, sans pression ? ». C’est un chemin vers la complicité et la réinvention du désir partagé.

Lorsque la sexualité s’est éteinte ou fragilisée, il existe des outils pour renouer avec elle. Enora insiste : cela passe toujours par un accompagnement émotionnel et par une reconnexion progressive au corps.

Quelques pistes :

  1. Caresse, câlin, tendresse : réinvestir des gestes simples, sans but de performance.
  2. Déconnexion mentale : prendre des temps où l’on met de côté les obligations pour se centrer sur les sensations.
  3. Masturbation et autosexualité : redécouvrir son propre corps, ses envies, sans culpabilité.
  4. Resensibilisation sensorielle en couple : se donner des rendez-vous où la pénétration est interdite, pour retrouver la complicité autrement.
  5. Pratiques corporelles : massages, huiles, mouvement, danse, activités qui remettent le corps en vie.
Se réapproprier son corps et sa sexualité après un deuil

Et quand on est veuf / Veuve ?

Quand on perd un conjoint ou une conjointe, la sexualité devient un terrain délicat. Comment se reconnecter à son corps sans trahir la mémoire de l’autre ? Comment oser réinvestir l’intimité ?

  • Explorer les cinq sens (odeurs, textures, sons, goûts, couleurs),
  • Pratiquer des massages ou recevoir un soin corporel,
  • Se réapproprier son corps par le mouvement,
  • Apprivoiser la masturbation comme une étape de réconciliation avec soi.

Ces pratiques ne remplacent pas la relation perdue, mais elles permettent de reconstruire une intimité avec soi-même, étape essentielle avant de s’ouvrir à nouveau à l’autre.


Une culture de la parole et de l’écoute

Mon échange avec les personnes endeuillées ainsi que cet épisode avec Enora Teyssendier met en lumière un besoin urgent : ouvrir des espaces pour parler du lien entre deuil et sexualité.

Aujourd’hui encore, trop de personnes vivent dans la honte ou la culpabilité, persuadées d’être « anormales » parce qu’elles n’ont plus de désir, ou au contraire parce qu’elles en ont malgré la perte. Créer des lieux d’écoute, des consultations spécialisées, des groupes de parole, c’est offrir la possibilité de nommer ces réalités, de briser l’isolement et de transformer la douleur en chemin de vie.

Les thérapies émotionnelles et corporelles (psychothérapie, EMDR, sophrologie), comme les podcasts et témoignages qui normalisent la parole contribuent à tisser un filet de sécurité autour de ceux et celles qui traversent ces épreuves.


Conclusion : sexualité et deuil, deux réalités de vie à réconcilier

Parler de sexualité dans le contexte du deuil, c’est rappeler que nous sommes des êtres incarnés, sensibles, traversés par des désirs et des émotions contradictoires. Le deuil ne signe pas la fin du désir. Il peut l’endormir, le transformer, l’altérer, mais aussi le réveiller, car le deuil n’annule pas notre élan vital.

Cette interview invite à accueillir cette complexité : accepter les moments d’absence de désir, reconnaître les élans de tendresse ou de plaisir, se réapproprier son corps avec douceur. Car au fond, retrouver une sexualité vivante après un deuil, ce n’est pas trahir le passé. C’est honorer la vie.

🎧 Écoutez l’épisode 115 et brisez les tabous sur la sexualité

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