Accompagner les transformations et les pertes symboliques
La parentalité est souvent décrite comme une expérience lumineuse, un élan de vie qui s’incarne dès la grossesse et l’attente d’un enfant. Pourtant, derrière cette vision idéalisée se cache une réalité plus complexe, faite de joies mais aussi de douleurs, de pertes et de deuils invisibles.
Ne serait-il pas intéressant de regarder en face les multiples deuils qui jalonnent l’expérience de la parentalité et réfléchir collectivement à la manière dont nous accompagnons les mères, les pères et les familles ?
Invitons Fanny Demarle, doula dans l’épisode 114 du podcast Holi&Thanato.
Pourquoi parler de deuil dans la maternité et la parentalité ?
Le mot peut surprendre, et pourtant il s’impose. Le deuil ne se réduit pas à la mort : il s’invite dans chaque transformation où une attente, une projection ou un idéal ne rencontre pas la réalité.
Dans la maternité, cela peut être le deuil de la grossesse idéale, le deuil de l’accouchement rêvé, le deuil du couple fusionnel ou encore le deuil d’un corps maîtrisé.
Dans cet épisode, Fanny rappelle que chaque étape de ce parcours est traversée par l’inconnu. Les futurs parents peuvent fantasmer l’arrivée de leur enfant, préparer un projet de naissance, lire des livres, s’entourer d’une doula… Mais la vie échappe toujours aux scénarios écrits à l’avance.
Plus l’écart est grand entre ce que l’on a projeté et ce que l’on vit réellement, plus le vertige est fort, et plus le travail de deuil peut être difficile et challengeant.

L’expérience de la PMA
Nous en avions déjà parlé avec Sophie dans l’épisode n°96, la PMA est un chemin oscillant entre espoir et résilience. Fanny aussi a connu le parcours de la procréation médicalement assistée (PMA). Vouloir devenir parent et découvrir que la grossesse ne vient pas spontanément est une épreuve de perte en soi.
Il faut alors composer avec des protocoles médicaux, des délais, des incertitudes, et parfois le sentiment que son propre corps a « trahi ». Cette trahison corporelle peut aussi se manifester au cours de la grossesse : vomissements intenses, alitement, complications, accouchement prématuré… Ce que l’on croyait être un chemin naturel devient un combat. La confiance en soi, l’image de son corps et l’estime de soi en sont profondément affectées.
Deuil de l’accouchement rêvé
Les femmes ont souvent le temps de fantasmer leur accouchement : elles imaginent une naissance intime, douce, respectueuse de leur rythme. Pourtant, dans la réalité hospitalière, la naissance peut se dérouler dans un environnement médicalisé, bruyant, intrusif. Entre ce qui a été rêvé et ce qui est vécu, un fossé peut se creuser.
Ce deuil de l’accouchement rêvé n’est pas anodin. Il peut laisser une trace durable dans le rapport à soi, au corps, à la maternité. D’où l’importance d’en parler, de poser des mots, de reconnaître cette souffrance au lieu de la minimiser.

Postpartum : une étape souvent idéalisée
Le postpartum, souvent confondu avec les premières semaines, s’étend en réalité sur plusieurs mois, voire plusieurs années selon la définition qu’on en donne.
- Postpartum immédiat (0 à 10 semaines) : le corps se remet physiquement de l’accouchement.
- Période postnatale élargie (jusqu’à 3 ans) : c’est le temps de réorganisation profonde pour la femme, le couple et la famille.
Beaucoup idéalisent ce moment comme un cocon de douceur et de fusion. Mais la réalité peut être toute autre : douleurs, fatigue extrême, solitude, sentiment de débordement… Là encore, il s’agit d’un deuil : celui d’un postpartum rêvé qui ne correspond pas à la réalité vécue.
Bouleversements identitaires : matressence et patressence
Devenir parent n’est pas seulement accueillir un enfant, c’est aussi changer d’identité. Depuis les années 70, l’anthropologue Dana Raphael a inventé le terme de matressence (pour les mères) et de patressence (pour les pères). Comme à l’adolescence, il s’agit d’un temps de transformations profondes, physiques, psychiques et sociales.
La parentalité fait exploser les cadres : elle bouscule le rapport au temps, au couple, au monde, au travail, au futur, à la famille… Elle met en lumière nos croyances, nos limites, nos blessures. Elle peut réveiller la peur de « devenir comme sa mère » ou l’angoisse de ne pas être « à la hauteur ».

Le couple à l’épreuve : du baby clash au deuil du couple idéal
La naissance d’un enfant est aussi un séisme dans le couple. Avant d’avoir des enfants, on se fait des promesses, on imagine une complicité inébranlable, un alignement commun sur les façons d’être et de faire… Mais avec l’arrivée d’un bébé, les priorités changent, la fatigue s’installe, les besoins évoluent.
Anna Roy en parle dans son livre « Baby clash – Devenir parent sans s’étriper ». Contrairement au baby blues, le baby clash est le nom donné aux conflits, tensions, crises qui apparaissent dans un couple après la naissance de leur bébé.
Ce déséquilibre est fréquent après une naissance. C’est parfois le deuil d’un couple idéalisé qu’il faut faire. Reconstruire un équilibre demande du temps, de la communication et une conscience aiguë des transformations en cours.
Un défi sociétal : sortir du patriarcat et de la mère sacrificielle
Les deuils invisibles de la maternité ne relèvent pas uniquement de l’intime. Ils sont aussi le reflet d’une société patriarcale qui valorise la performance, la rapidité, le contrôle — à l’opposé de ce que demande la parentalité, faite de lenteur, de désordre, d’imprévus.
Les femmes, en particulier, héritent du rôle de la mère sacrificielle, disponible en permanence. Si elles échouent à répondre à cette image, elles culpabilisent. Et si elles s’en libèrent, elles s’exposent au jugement des autres.
La question du congé paternité illustre ce déséquilibre : tant que les pères ne sont pas considérés comme également responsables du soin à l’enfant, la charge reste sur les mères, renforçant leur isolement et leur culpabilité.
Des ressources pour (re)construire un village autour des parents
« Il faut tout un village pour élever un enfant », rappelle Fanny Demarle. Pourtant, dans nos sociétés modernes, les familles sont souvent isolées. Les ressources nécessaires pour traverser les deuils de la maternité sont multiples :
- Information et empouvoirement : être acteur de son parcours de santé grâce à des informations fiables.
- Professionnel.les formé.es : médecins, sages-femmes, doulas, psychologues, accompagnants holistiques…
- Soutien émotionnel : un entourage présent, une famille de sang ou de cœur, des groupes de parole…
- Écoute et non-jugement : développer une culture d’empathie et d’intelligence émotionnelle.
- Rituel et symbolique : certains rituels, comme le rebozo, aident à marquer la transition, clôturer un chapitre pour en ouvrir un autre. Ces gestes rappellent que la maternité est faite de passages, et que chaque étape mérite d’être honorée.
Des podcasts comme La Matressence de Clémentine Sarlat ou Bliss Stories ouvrent des espaces de parole précieux où l’on peut se reconnaître. Des associations comme Maman Blues militent pour une meilleure reconnaissance de la santé mentale des mères et des pères.

Conclusion : accueillir les deuils pour mieux accompagner la vie
Parler de deuil dans la maternité, c’est reconnaître que devenir parent n’est pas seulement une histoire de vie et de joie, c’est aussi une histoire de pertes. Des deuils symboliques, invisibles, mais bien réels !
En les écoutant et en leur faisant une place, on libère les parents de la culpabilité. On ouvre la voie à une parentalité plus authentique, plus douce et plus humaine. Et surtout, on rappelle que personne ne devrait vivre cette traversée seul(e).
🎧 Écoutez l’épisode 114 pour explorer ce sujet
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