Donner forme au souvenir : quand l’architecture rencontre le deuil

À première vue, rien ne relie l’architecture et le deuil. Et pourtant, Cyrille Merlet explore précisément cet entre-deux : un territoire fragile où l’espace, les objets, les gestes et la mémoire se croisant comme des fils qui continuent de tisser un lien avec ceux qui nous ont quittés.

Créateur de cérémonies en Vendée, fondateur de Nos Lendemains, Cyrille se décrit volontiers comme un architecte du souvenir. Un artisan du sensible, qui a transposé son ancien métier d’architecte de l’espace vers une architecture plus intime : celle des liens, des traces, de la présence après le décès.

Dans l’épisode n°129, nous parlons de deuil, de perte, de rituels, et surtout de la manière dont on peut donner forme au souvenir, à travers des objets, des espaces ou des cérémonies. Un voyage à la frontière du tangible et de l’invisible.


🌿 L’architecture du lien

Avant de créer des cérémonies, Cyrille imaginait des bâtiments, des volumes, des espaces à habiter. Mais quelque chose lui manquait entre ce qu’il rêvait de créer et ce que la réalité lui imposait.

Ce qu’il cherchait, au fond, était de vivre l’architecture, d’habiter les lieux autrement, d’en faire des espaces sensibles où se tissent des relations humaines. Alors il a glissé vers un autre type d’architecture, beaucoup moins visible mais infiniment plus vibrante :
celle de la mémoire.

Aujourd’hui, Cyrille accompagne les familles en deuil pour créer des cérémonies uniques, des objets commémoratifs, des espaces de rituels… Chaque fois, il observe comment les gestes, les mots et le sensible reconstituent un paysage intérieur.


La sensibilité comme boussole

Dans toutes ses créations, la sensibilité est un pilier. Non pas une sensibilité fragile ou larmoyante, mais une sensibilité qui ouvre et relie, qui nourrit l’amour au-delà de l’absence.

Le rôle de Cyrille n’est pas de consoler ou d’expliquer. Il est de permettre : permettre que la poésie émerge, que les souvenirs se disent, que les gestes trouvent leur forme. Il nous parle d’ailleurs de la poésie comme médiateur : un souffle léger qui adoucit les aspérités d’une épreuve.

Créer une cérémonie, un rituel, un objet, ce n’est pas combler un vide : c’est donner un espace au lien pour continuer de vivre autrement.


🕊️ Les médiateurs silencieux du deuil

Que ce soit un bijou, un vêtement, un tableau, une sculpture ou une création spécialement imaginée pour une famille, Cyrille considère l’objet comme :

  • un miroir du lien,
  • un support de mémoire,
  • un médiateur silencieux,
  • un porteur de poésie.

L’objet commémoratif, pour lui, est une présence discrète, un témoin du lien qui continue de vibrer.

Nos objets du quotidien ou ayant appartenus au défunt peuvent-ils être des objets commémoratifs ?

Une écharpe, une montre, un parfum… les objets de notre défunt gardent la trace du corps, parfois même son odeur. Ce sont des objets transitionnels chargés d’un rapport charnel, presque instinctif.

Ils peuvent aussi être des objets commémoratifs, tout dépend de la définition donnée à l’objet. On peut distinguer les objets individuels et intimes des objets collectifs :

  • Individuel et intime : l’objet a vocation d’apporter quelque chose de relationnel de un à un pour nourrir le lien au quotidien. Comme une balise de présence. L’objet porte une symbolique personnelle et raconte une histoire représentée par la forme et les matières.
  • Collectif : l’objet permet de faciliter les gestes d’hommage. C’est souvent une œuvre plus imposante pour réunir et concentrer des gestes individuels en un tout, pour faire corps ensemble. Cyrille évoque notamment l’art du string art : des fils tendus, reliés, qui composent une forme commune, métaphore parfaite de ce qui relie une communauté face à un décès.

Quelques exemples de création de Cyrille Merlet (issues du site Nos Lendemains) :

Les objets commémoratifs créés par Cyrille honorent la relation, donnent une forme à l’attachement, incarnent une symbolique et s’adaptent à la personne (au groupe), jamais l’inverse Un objet de deuil, qu’il soit intime ou collectif, est vivant, car sa signification évolue dans le temps et grandit avec nous.


🕯️ L’espace pour vivre le deuil

Créer une cérémonie, c’est créer un espace. Une spatialité. Un seuil. Et les seuils sont essentiels dans le deuil : on franchit un passage, puis un autre, puis encore un autre.

Le lieu : une ressource (ou non)

Dans une salle de cérémonie froide, impersonnelle, l’espace peut devenir hostile. À l’inverse, un lieu chaleureux, incarné, pensé pour accueillir la vulnérabilité offre un soutien invisible mais essentiel.

Cyrille redonne au lieu une place centrale : il l’habite, il le sacralise, il le rend vivant.

Créer : connexion entre geste et cœur

Dans le faire, comme fabriquer une sculpture, écrire une lettre, composer une installation, il y a une mise en mouvement qui répare doucement. Le geste devient un prolongement du lien. Une main tendue vers ce qui n’est plus là, mais qui continue.

C’est d’ailleurs le message derrière le nom « Nos Lendemains » : poursuivre ce qui a été, mais autrement. Parce que le deuil n’est pas un arrêt. C’est un passage. Un mouvement vers ce qui va advenir de ce qui a été. Cyrille ne cherche pas à refermer, guérir, réparer, il crée des espaces où chacun peut sentir : “Cette histoire continue, différemment.”


🎄 Donner forme au deuil

Certaines périodes comme Noël, les anniversaires, ou les dates symboliques, ravivent l’absence. Et si l’on s’offrait un geste simple : se créer un objet, un rituel, une forme pour soi ?

Le deuil n’est pas un processus pour oublier ou pour passer à autre chose. C’est un chemin pour porter notre attention là où le lien continue d’exister : transformer l’absence extérieure en présence intérieure.

Cela peut être détourner un objet du quotidien, créer une mini-installation, écrire une carte, fabriquer une petite œuvre, assembler une composition symbolique…

Une manière douce de dire : “Je pense à toi, je te fais une place.”

Nous avions par exemple parler du Kintsugi avec Céline Santini.


🎨 l’art au service du deuil…

… et, le deuil au service de la création

Dans cet épisode, Cyrille nous rappelle une vérité simple mais profonde : le deuil n’est pas seulement une émotion. C’est une relation qui prend une autre forme.

Nous avions d’ailleurs parler de l’art pour réenchanter le quotidien avec Anne Cazaubon mais aussi des carnets de deuil avec Caroline Escaich comme une ressource intéressante pour matérialiser notre processus de deuil.

Avec les objets, les cérémonies, les rituels, il nous invite à donner forme à cette relation. À tisser un pont entre le monde visible et celui des traces. À rendre la mémoire palpable. À vivre l’absence comme une présence transformée. Une approche sensible et poétique qui réenchante la manière dont nous traversons la perte.


Écoutez l’épisode 129 pour mieux comprendre le rôle des objets dans la mémoire et nos processus de deuil

Un autre épisode qui parle de la forme et de l’espace dans les cimetières :


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