La fête des morts au Mexique

Alors que nos sociétés occidentales peinent encore à apprivoiser la mort, le Mexique offre chaque année un spectacle vibrant de couleurs, de musique et de symboles à l’occasion de la Fête des Morts : El Día de los Muertos.

Loin d’être une simple tradition pittoresque, cette célébration millénaire interroge profondément notre rapport à la mort, au deuil et à la mémoire. Dans l’épisode n°124 du podcast Holi&Thanato, avec Victor Anduze, nous explorons les racines et les métamorphoses de cette fête si singulière. Un échange passionnant sur la manière dont une culture entière a su transformer la mort en un art de vivre.

Mon invité est socioanthropologue, il s’intéresse à ce que les populations font dans l’espace urbain, c’est-à-dire dans ces lieux denses de monde, de circulation et d’information pour comprendre les dynamiques d’appropriation et de participation à cet espace, notamment par l’analyse des fêtes populaires.


Le sens profond de la Fête des Morts

Au Mexique, la Fête des Morts (Día de los Muertos) est bien plus qu’une commémoration : c’est un dialogue entre les vivants et les morts.
Chaque 1er et 2 novembre, les familles installent chez elles un autel coloréofrenda — pour accueillir les âmes de leurs proches disparus. On y dépose des bougies, des fleurs de cempasúchil (souci mexicain), des photos, des mets favoris du défunt, parfois même un peu de tequila ou de mezcal.

Mais au-delà du décor, c’est un véritable rituel de lien : un moment où la mort n’est pas niée, mais intégrée à la vie. C’est une manière de dire : « nous ne t’oublions pas, tu fais encore partie de notre monde« .


Une tradition issue du syncrétisme

Pour comprendre la richesse de cette fête, il faut remonter à ses origines. Victor Anduze explique que El Dia de Los Muertos est le fruit d’un syncrétisme, c’est-à-dire une fusion de plusieurs traditions culturelles.

Il est important de comprendre que ce qu’on pourrait appeler pur ou originel n’a pas de sens d’un point de vue anthropologique car les humains, les cultures et les traditions associées se sont mélangées au fil de l’Histoire.

Avant la conquête espagnole au XVIe siècle, les peuples mésoaméricains et indigènes comme les Aztèques (et d’autres) rendaient déjà hommage à leurs morts. Ces rituels s’inscrivaient dans un rapport cyclique à la vie et à la mort : mourir, c’était retourner à la Terre Mère pour renaître autrement.

Par exemple, au moment de l’équinoxe automnale, il y avait des pratiques pour « accueillir les vents froids« . C’était une fête nocturne pour faire fuir la mort violente, la mort par maladie de l’espace terrestre. Des prières étaient effectuées avec un lien fort aux quatre directions. Puis, le lendemain avait lieu une fête pour accueillir la mort « normale », le cycle de la vie sans morte violente ni souffrante.

Cette double fête va être absorbée par les fêtes catholiques. Lorsque les Espagnols arrivent avec le catholicisme, un choc culturel violent se produit. Les fêtes indigènes se mêlent alors aux célébrations de la Toussaint et de la Commémoration des fidèles défunts. Mais contrairement à une idée reçue, il ne s’agit pas d’un effacement d’une culture par une autre : plutôt d’un mélange, d’une négociation.

C’est ainsi que des éléments indigènes comme les couleurs, les offrandes, la symbolique des quatre directions cardinales ont trouvé leur place au sein d’un cadre chrétien. Le résultat : une fête unique, à la fois spirituelle et populaire.

Ici, le deuil n’est pas synonyme de silence, mais d’expression. On danse, on chante, on rit. Les cimetières s’illuminent, les rues s’animent : la mort s’invite dans la cité pour rappeler qu’elle fait partie du cycle du vivant. Et cela nous en parlions déjà avec Désirée dans l’épisode n°86.


Les calaveras 💀

Difficile de parler de la Fête des Morts sans évoquer ses célèbres calaveras, ces crânes colorés en sucre, en papier mâché ou peints sur le visage. Elles ne sont pas qu’un ornement : elles symbolisent l’acceptation douce de la mortalité.

À l’origine, les peuples indigènes utilisaient de vrais crânes humains dans certains rituels. Mais face à l’interdiction imposée par l’Église coloniale pour raison de sorcellerie, une négociation entre deux cultures s’est opérée et ces symboles ont été recréés sous une forme artistique et métaphorique. Les calaveras sont ainsi devenues le symbole parfait du mariage entre deux cultures : la rigueur du catholicisme et la célébration indigène de la mort.


une fête de plus en plus urbaine

Victor Anduze, spécialiste en sociologie urbaine, analyse El Dia de Los Muertos à travers un prisme passionnant : celui de l’espace public. Il explique que cette fête, autrefois intime et familiale, s’est progressivement déplacée vers les villes par un processus de touristication et de folklorisation.

“On est passé d’un deuil intérieur, vécu à la maison, à un deuil collectif et visible. Ce déplacement est le reflet d’une société en mouvement, où la mort se montre pour être apprivoisée.”

Les rituels autour de la mort répondent à trois besoins : montrer, cacher puis sacraliser.

  • On va montrer la mort lors de la présentation du corps dans la chambre funéraire, nous avons besoin de cette étape pour conscientiser la réalité de la perte.
  • Puis, nous allons cacher en mettant le corps dans un cercueil pour être inhumé ou crématisé.
  • Enfin, nous allons sacraliser avec l’espace autour du défunt, la tombe funéraire, les autels… C’est notamment dans ce domaine du sacré qu’El Dia de Los Muertos investit l’espace public.

La folklorisation consiste en une sélection des particularités culturelles considérées comme les plus authentiques pour les promouvoir à un niveau mondial, notamment par une mise en valeur touristique. De plus en plus, la fierté de montrer cette culture dans les villes s’est expansée.

Dans les campagnes, on cherche à garder l’authenticité. Victor Anduze nous confie que, même si la personne aimait boire du Coca de son vivant, on ne va pas lui mettre du Coca sur sa tombe ou sur l’autel à l’occasion d’El Dia de Los Muertos, cela ne fait pas très authentique. Alors, on préférera une calebasse de maïs fermenté.

Cela questionne ce que l’on appelle ou non « authentique » et confirme les propos de notre invité en parlant de cette fête comme le fruit d’un syncrétisme avec des aller-retours entre passé et présent, entre rituel, tradition et modernité, entre ville et campagne. Finalement, nous pouvons comprendre que la fête des morts au Mexique s’est transformée au contact de l’urbanisation et que l’interculturalité vient colorer et imprégner les rites et rituels.

Quoi qu’il en soit, ce processus de folklorisation n’enlève rien à sa profondeur, il rend cette fête accessible au plus grand nombre. Et, dans un monde où la mort est souvent cachée, le Mexique ose la mettre en scène pour mieux l’apprivoiser.


La fête des morts en dehors du mexique

Ce qui frappe dans la manière dont le Mexique aborde la mort, c’est de ne pas la fuir, mais à l’inverse l’intégrer et la personnifier comme avec La Catrina, figure emblématique de squelette féminin élégant : elle rappelle que la mort n’épargne personne, pas même les puissants, mais qu’elle peut être abordée avec élégance et humour.

Là où en Europe le mort et le deuil se vivent souvent dans la pudeur, le retrait voire la solitude, au Mexique il se vit dans la collectivité et la célébration. C’est une façon d’honorer la mémoire des défunts ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas de douleur à perdre des proches !

Depuis plusieurs années, El Dia de Los Muertos connaît un succès croissant à travers le monde : on voit fleurir des autels colorés, des maquillages de Catrina, des défilés festifs ou même des festivals à cette date. Mais cette forme de mondialisation pose aussi question : comment célébrer cette fête sans tomber dans l’appropriation culturelle ?

Victor Anduze invite à la conscience et au respect pour ne pas dénaturer cette fête. S’il y a une volonté d’ouverture, il nous propose de nourrir notre curiosité par des expositions par exemple ou en allant voir les collectifs et les associations issues de ces pays. Autrement dit, on peut s’inspirer pour réinventer nos propres rituels car l’enjeu n’est pas d’imiter, mais bien de comprendre que les cultures sont évolutives.

Si nous changions, nous aussi, notre regard sur la mort ?

Une évidence se dégage : le Mexique n’a pas domestiqué la mort, il a su l’inviter à la table de la vie. Et si nous faisions de même ? Et si, au lieu de fuir le sujet, nous choisissions de le regarder en face, d’en faire un moment de lien et de sens ?

Le deuil, qu’il soit intime ou collectif, pourrait alors devenir ce qu’il est au fond : une porte vers plus de conscience, plus de présence, plus d’amour.

Rappellons que :

  • le deuil n’est ni une honte, ni une maladie, mais une expérience universelle ;
  • la mémoire est vivante tant qu’on la nourrit ;
  • le rituel est une forme de soin ;
  • et parler de la mort, c’est parler de la vie.

🎧 Écoutez l’épisode 124 pour en savoir plus sur Les évolutions de la fête des morts au mexique


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