Épisode avec Nathalie Baudouin, psychologue spécialisée en maternologie 🎧
Le deuil périnatal est sans doute l’un des deuils les plus silencieux, les plus invisibles et aussi l’un des plus profonds (intime, corporel, symbolique). Parce qu’il touche à la naissance, à la promesse de la vie.
Dans ce moment où l’on s’attend à accueillir un enfant, si la maternité rencontre la perte, alors notre vie est complétement bouleversée ainsi que tout ce que l’on croyait savoir de la maternité, de la parentalité et de soi-même.

Qu’est-ce que le deuil périnatal ?
Selon la définition de l’OMS, le deuil périnatal s’étend du 5e-6e mois de grossesse jusqu’aux 15 premiers jours de vie de l’enfant. Nous l’avons vu dans un autre échange avec Marianne Lafoutry Guilhen : dans la pratique clinique, la réalité dépasse largement ces frontières.
Elle inclut aussi les fausses couches précoces, les interruptions médicales de grossesse (IMG), les morts in utero, les morts subites du nourrisson, ou encore le décès dans la première année de vie.
Ce qui fonde ce deuil, ce n’est pas seulement la mort d’un bébé, mais la perte d’un projet de vie, d’un espoir, d’un lien déjà tissé entre un parent et un enfant — qu’il ait été incarné ou non.
Dès la conception, qu’elle soit physique ou psychologique, quelque chose se met en mouvement : une projection, une temporalité, une histoire qui commence. Quand elle s’interrompt brutalement, tout s’effondre : le corps, les émotions, les repères, la confiance.

Les multiples visages du deuil périnatal
Chaque situation de perte est unique, mais plusieurs formes reviennent fréquemment :
🔹 La fausse couche
Souvent banalisée par l’entourage, la fausse est l’un des deuils périnataux les plus fréquents. Dans bien des cas, les femmes (et les couples) entendent des phrases comme « ce n’était que quelques semaines » ou encore « tu en auras d’autres ». Ces mots réduisent la réalité émotionnelle de ce qu’elles traversent.
Pourtant, c’est un véritable choc pour la femme et le couple. Il s’agit du deuil d’une grossesse interrompue spontanément et d’une promesse qui s’arrête sans prévenir. Elle peut survenir tout au long de la grossesse, mais les risques sont plus importants en début de grossesse, parfois avant même l’échographie et l’annonce aux proches dans ces fameux 3 mois à respecter par coutume.
Une fausse couche n’est pas qu’un événement biologique. C’est un effondrement intérieur, le brusque effacement d’un projet, d’une projection, d’une identité en devenir. Dès le test de grossesse positif, le corps et l’esprit se mettent en mouvement : des hormones circulent, des images mentales s’installent, un futur commence à se dessiner. Lorsque la grossesse s’interrompt, c’est tout un scénario de vie qui s’effondre — souvent dans la solitude et le silence.
Beaucoup ressentent une colère contre leur propre corps, s’accusant (ou étant accusée) de n’avoir « pas réussi » à donner la vie. La culpabilité s’installe : ai-je fait quelque chose de mal ? ai-je trop travaillé ? étais-je trop stressé ? Certaines femmes se sentent trahies par leur propre corps, comme s’il avait manqué à sa promesse de vie.
C’est pourquoi il est essentiel de reconnaître la fausse couche comme un deuil à part entière, d’en parler, de lui donner un espace symbolique, et de permettre aux femmes (et à leurs partenaires) d’être accompagnées dans cette traversée.
🔹Interruption médicale de grossesse (IMG)
Quelles que soient les raisons médicale, sociale, financière ou personnelle, l’interruption de grossesse reste une expérience d’une intensité psychique considérable. Dans certains cas, elle est liée à un diagnostic médical grave, dans d’autres, elle s’inscrit dans un contexte de précarité, de solitude, de violence ou de non-désir de maternité. Parfois, la décision est prise à deux, parfois seule. Et, dans les deux cas, elle laisse des empreintes profondes.
Cette expérience confronte souvent à une culpabilité multiple : celle d’avoir choisi, d’avoir “interrompu la vie”, mais aussi celle de ne pas avoir eu le choix. Beaucoup de femmes expriment un mélange de soulagement et de douleur, de raison et de cœur, difficile à mettre en mots dans une société qui peine à accueillir la complexité de ces vécus.
L’interruption médicale de grossesse, qu’elle soit volontaire ou imposée par les circonstances, reste un deuil en soi : celui d’un projet, d’un possible, d’une version de soi-même. Elle nécessite autant d’écoute, de douceur et de reconnaissance que toute autre forme de perte périnatale.
🔹 La mort subite du nourrisson
La mort subite du nourrisson frappe sans prévenir, dans une apparente normalité. Un bébé en bonne santé, un matin qui devait ressembler à un autre, et soudain, l’impensable : la vie s’arrête sans raison apparente. J’avais pu recueillir le témoignage d’Elodie à ce sujet dans l’épisode n°73 sur Holi&Thanato.
Pour les parents, c’est un traumatisme absolu. Aucun signe avant-coureur, aucun avertissement, aucun “pourquoi” pour apaiser l’esprit. Cette mort-là confronte à l’absurde et au vide, plongeant les familles dans une spirale de culpabilité et de recherche de sens. La chambre du bébé devient un lieu figé, le corps des parents garde la mémoire de ce manque, et la vie quotidienne perd tout repère.
L’entourage, souvent démuni, ne sait pas comment réagir. Certains s’éloignent, d’autres minimisent ou tentent de trouver des explications rationnelles. Mais face à cette perte, il n’y a pas de logique, pas de consolation possible, seulement le temps, la présence et la tendresse pour réapprendre à vivre. Il ne s’agit pas d’oublier, mais d’apprivoiser l’absence, de permettre à la mémoire de cet enfant de trouver une place vivante dans le cœur de ceux qui l’aiment.
🔹 L’enfant attendu, mais jamais né
Avant même la naissance, certains deuils commencent dans l’attente : l’attente d’un test positif, d’une grossesse qui s’accroche, d’un corps qui répond enfin…
Pour certains couples (ou des femmes seules), le chemin vers la parentalité peut passer par la procréation médicalement assistée. C’est un parcours souvent long, intrusif, éprouvant physiquement et psychologiquement qui a été l’objet de l’épisode n°96 avec Sophie Gallazzini de Ma PMA et moi.
Ce parcours est jalonné de deuils successifs : celui de la conception naturelle, celui du corps « fonctionnel”, celui du calendrier rêvé, et parfois, celui du projet tout entier… Chaque tentative, chaque traitement, chaque prise de sang vient rythmer un espoir fragile. Et lorsque la grossesse ne vient pas, ou qu’elle s’interrompt, c’est un nouveau deuil qui s’ajoute aux précédents.
Dans ces parcours, le deuil est multiple : il ne se limite pas à la perte d’un embryon, mais touche à la perte du naturel, du spontané, du magique dans la conception d’un enfant. Et lorsque l’enfant tant attendu arrive enfin, il porte parfois, malgré lui, les espoirs et les blessures de ce long chemin.
À l’inverse, lorsqu’il n’arrive pas, les parents doivent apprendre à redéfinir leur projet de vie, à se réinventer autrement, à accueillir d’autres formes de parentalité ou simplement à se réconcilier avec leur propre histoire corporelle.
Reconnaître ces deuils invisibles, c’est reconnaître que la maternité n’est pas qu’un événement biologique, mais un processus émotionnel et identitaire profond, qui engage le corps, le cœur et l’âme.

L’importance de la temporalité
Dès le test de grossesse, la temporalité de la future mère s’organise : dans neuf mois, j’aurai mon bébé dans les bras. Le corps s’y prépare, le psychisme s’y engage. Cette chronologie intime crée un ancrage profond : chaque étape de la grossesse marque une étape symbolique.
Quand la grossesse s’arrête, le temps se fige. Pourtant, le corps, lui, garde la mémoire de cette vie en devenir. D’un point de vue biologique, une femme qui a porté un enfant, quel que soit le temps de gestation, conserve des cellules de cet enfant pendant des décennies.
Ce phénomène, appelé microchimérisme fœtal, est une preuve fascinante de la continuité du lien : une empreinte cellulaire qui reste dans le corps de la mère pendant près de 30 ans. Cette réalité scientifique symbolise la persistance du lien : même si l’enfant n’est plus là, il fait toujours partie d’elle, d’une manière invisible mais tangible.
🔹Les émotions du deuil périnatal
La douleur du deuil périnatal est souvent accompagnée d’un cortège d’émotions contradictoires.
- La culpabilité (omniprésente) s’exprime à travers des phrases comme : j’aurais dû, je n’ai pas su, mon corps m’a trahie.
- La colère peut viser soi-même, les soignants, le conjoint, ou la vie elle-même.
- Mais il y a aussi parfois une forme d’envie envers celles qui deviennent mères facilement, ou un repli sur soi face à une société qui ne sait pas accueillir cette douleur.
Ces émotions, bien qu’intenses, sont saines et légitimes. Elles traduisent la tentative de l’esprit et du corps de faire sens, de reconstruire une cohérence là où il n’y a plus de repères.
Le couple face à la perte
Dans le deuil périnatal, le couple est souvent mis à rude épreuve. La femme vit la perte dans sa chair, à travers le bouleversement hormonal, le vide physique. L’homme, ou le deuxième parent, vit la douleur d’une autre manière : plus dans la pensée, l’impuissance, la volonté de “tenir”.
Souvent, ces différences de temporalité et d’expression provoquent des incompréhensions : l’un veut en parler, l’autre veut tourner la page, l’un cherche à rationaliser, l’autre a besoin de ressentir. Sans accompagnement, ce décalage peut devenir une source de tension ou d’éloignement.
La clé, rappelle Nathalie Baudouin, est de communiquer, sans chercher à se sauver mutuellement, mais en s’écoutant dans la singularité de son vécu.
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Quand le deuil devient traumatique
Parfois, le deuil périnatal dépasse la douleur ordinaire et devient traumatique. Il ne s’agit plus seulement de tristesse, mais de symptômes durables : cauchemars, flashbacks, évitement, anxiété chronique.
Dans ces cas, le deuil réveille souvent une blessure ancienne : un non-dit familial, un deuil passé, un traumatisme enfoui pouvant être de l’ordre du transgénérationnel. Le psychisme, en contact avec la mort, ouvre alors une véritable « boîte de Pandore » : on découvre ce qu’on ne savait pas, ce qu’on n’avait pas vu, ou pas voulu voir. C’est aussi à travers ces épreuves que peut émerger un sens : qu’est-ce que la vie m’invite à comprendre, à transformer ?
Face à l’invisible, les rituels offrent une présence. Allumer une bougie, planter un arbre, écrire une lettre, écouter une musique, créer un espace symbolique : ces gestes donnent une forme au chagrin, un cadre à la douleur.
Ils permettent d’éviter que celle-ci n’envahisse tout l’espace psychique. Ritualiser, c’est reconnaître et reconnaître, c’est commencer à transformer. Le deuil périnatal n’efface pas l’enfant, mais transforme le lien avec lui.

Oser parler du deuil périnatal
Le deuil périnatal reste un tabou social majeur. Parce qu’il touche à la maternité, à la création, à la vie, il met la société face à ses contradictions. Et pourtant, en parler, c’est déjà ouvrir une brèche dans le silence, permettre à d’autres de se reconnaître et de se sentir moins seuls.
Il nous rappelle qu’être parent, c’est aimer, parfois sans avoir pu tenir son enfant dans ses bras. Il nous apprend à accueillir ce que nous ne maîtrisons pas, à accepter la fragilité, à ouvrir le cœur à d’autres formes de lien.
« Le deuil est une transformation du lien, pas une disparition de l’amour » : accepter ce qui a été, honorer ce qui a existé, et apprendre à vivre autrement avec ce qui reste.
🎧 Écoutez l’épisode 121 pour mieux comprendre le deuil périnatal
Dans la continuité de cet épisode :
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